Cris et chuchotements

On grave nos amours dans l'écorce des arbres, nos révoltes sur les murs, nos peurs et nos colères dans le feu des incendies. Ici est le feu de l'incendie, l'écorce de l'arbre, le mur, que La Déferlante dépose sur le sable... 

 

Humeurs et échos de mai 2017

Je me suis enlisée, coulée dans un univers de femmes rétréci, bourré à la gueule de minuscule soucis, de solitude. 

J'en ai marre de ne pas pouvoir parler, de la solitude au milieu de tout le monde, des mots : maison, nourriture, éducation, travail. Sous ces mots rien que des choses lourdes, obsédantes.

 

J'en ai marre des courses, des patates, des bols, des cendriers pleins, du linge à laver, du bouton de chemise à recoudre, des rendez-vous chez le pédiatre, le psychiatre, et le sucre qui manque !

 

J'en ai marre ne pas être regardée, j'en ai marre d'être conne, de me farcir le plus de boulot possible en un minimum de temps sans douleur ni déprime parce que ça gênerait les autres autour.

 

J'en ai marre d'être devenue la gardienne du foyer, la préposée à la subsistance des êtres et à l'entretien des choses.

 

J'en ai marre de la carte bleue, des rues à poussettes, des courses, de la tête du boucher, du pharmacien, du pressing, des achats quelconques, du crédit sur 30 mois !

 

J'en ai marre de pouponner, joujou, risette, dodo l'enfant do, nourrir, torcher les casseroles. 

 

Montage textuel d'après "La femme gelée" d'Annie Ernaux

Humeurs et échos de février 2017

Silence de la neige

sans début
comme temps
de nulle part ils sont
sans racine paisibles
libres
----- de ne pas posséder soi seul ou en commun
sans définir la semblance et le lieu
sans être connaissables ni possibles
o c'est simplement eux ils sont
juste la paix
silence 

Guennadi Aïgui,

1983

Humeurs et échos de janvier 2017

D'abord elle a goûté la pomme
Même que ce n'était pas très bon
Y avait rien d'autre, alors en somme
Elle a eu raison, eh bien, non ?
Ça l'a pourtant arrangé, l'homme
C'était pas lui qui l'avait fait
N'empêche, il l'a bouffée, la pomme
Jusqu'au trognon et vite fait

Oui, mais c'est la faute à Ève
Il n'a rien fait, lui, Adam
Il a pas dit : "Femme, je crève
Rien à se mettre sous la dent"
D'ailleurs, c'était pas terrible
Même pas assaisonné
C'est bien écrit dans la Bible
Adam, il est mal tombé

Après ça, quand Dieu en colère
Leur dit avec des hurlements :


"Manque une pomme à l'inventaire !
Qui l'a volée ? C'est toi, Adam ?"
Ève s'avança, fanfaronne, et dit :
"Mais non, papa, c'est moi
Mais, d'ailleurs, elle était pas bonne
Faudra laisser mûrir, je crois"

Alors c'est la faute à Ève
S'il les a chassés d'en haut
Et puis Adam a pris la crève
Il avait rien sur le dos
Ève a dit : "Attends, je cueille"
Des fleurs, c'était trop petit
Fallait une grande feuille
Pour lui cacher le zizi

Après ça, quelle triste affaire
Dieu leur a dit : "Faut travailler"
Mais qu'est-ce qu'on pourrait bien faire ?
Ève alors a dit : "J'ai trouvé"
Elle s'arrangea, la salope
Pour faire et porter les enfants
Lui poursuivait les antilopes
Et les lapins pendant ce temps

C'est vraiment la faute à Ève
Si Adam rentrait crevé
Elle avait une vie de rêve
Elle s'occupait des bébés
Défrichait un peu la terre
Semait quelques grains de blé
Pétrissait bols et soupières
Faisait rien de la journée

Pour les enfants, ça se complique
Au premier fils il est content
Mais quand le deuxième rapplique
Il devient un peu impatient
Le temps passe, Adam fait la gueule
Il s'aperçoit que sa nana
Va se retrouver toute seule
Avec trois bonhommes à la fois

Là, c'est bien la faute à Ève
Elle n'a fait que des garçons
Et le pauvre Adam qui rêve
De changer un peu d'horizon
Lui faudra encore attendre
De devenir grand-papa
Pour tâter de la chair tendre
Si même il va jusque-là

En plus, pour faire bonne mesure
Elle nous a collé un péché
Qu'on se repasse et puis qui dure
Elle a vraiment tout fait rater
Nous, les filles, on est dégueulasse
Paraît qu'ça nous est naturel
Et les garçons, comme ça passe
Par chez nous, ça devient pareil

Mais si c'est la faute à Ève
Comme le bon Dieu l'a dit
Moi, je vais me mettre en grève
J'irai pas au paradis
Non, mais qu'est-ce qu'Il s'imagine ?
J'irai en enfer tout droit
Le bon Dieu est misogyne
Mais le diable, il ne l'est pas
Ah !

La faute à Eve

Anne Sylvestre

Humeurs et échos de décembre 2016

Conversation avec une petite fille.

On discute, on pose les problèmes

Et pendant que parle l'orateur

J'ai senti qu'au bord de mon poème

S'est assise une fillette en pleurs.

Dis, tu pleures sous le socialisme ?

Le capitalisme a disparu...

Tiens, prends ces jouets, ne sois plus triste.

Un bonbon, tu veux ? — Ne pleure plus.

Tu protestes contre la planète,

Que la vie, c'est tout sauf du gâteau ?

Tu as vu les noires qu'on achète ?

La méchante étoile du ghetto ?

Pleure si tu veux, mais reste sage :

N'oublie pas, on parle, nous, ici...

Tu as vu les gosses des villages,

Les terribles voies de la Russie ?

Toiles des villages, toits de chaume,

Les petits bergers qui tremblent, chôment...

Pourrons-nous un jour les héberger,

Les gros yeux de ces petits bergers ?

Ou peut-être ils nous diront un conte :

La soldate qui a bu sa honte,

La soldate mère sans mari,

Et ses plaintes mêmes sont taries...

Vigilance, ardeur, courage, lutte !

(L'orateur qui hausse un peu le ton).

Tu voulais peut-être qu'on discute ?

Belle pleurnicheuse, discutons.

C'est comment ton nom, ma jeune dame ?

Et c'est quoi, ton âge, mon bébé ?

Je voudrais t'ouvrir un peu mon âme,

Te parler d'un rêve dérobé.

J'étais là, dans mes culottes courtes,

Mais, la vie, c'est très expéditif :

Lourde de déroutes et de bourdes,

De remords évidemment tardifs...

Nous siégeons, et la petite pleure...

C'est pour ton papa, ce gros chagrin ?

Ton papa, chez lui, regarde l'heure,

Il s'inquiète, mon contemporain.

Rentre à la maison, il est si brave,

Et mets la sourdine, sois polie !

Comme un ours gentil, pataud, et grave

S'est dressée devant nos yeux la vie.

Les oursons s'agitent, sans défense,

Ils entendent rire les chasseurs, —

Si je vis, c'est pour tenir l'enfance

Sur mon certes bien faillible cœur.

Une enfance désarmée et reine,

Toute aux larmes de naïveté,

Qui revient sur les maisons d'Ukraine

En nuage de début d'été

Et devient soudain un gros nuage,

Lourd de foudre — qu'il est lourd et noir ! —

Pour que m'illuminent le visage

Les radieuses larmes de l'espoir.

Notre époque a mis aux oubliettes

Le folklore, ce signe du déclin,

Mais les fleurs sonnantes des clochettes

Font toujours drelin-drelin !

Quoi, tu pleures ? — Là, tu exagères,

Si tu veux, dis-moi « Pépé » tout court.

J'ai senti soudain comme étrangère

La contrée chagrine de l'amour.

D'autres désormais y pavillonnent,

D'autres la cultivent, la sillonnent...

D'autres ? — Non, l'amour est trop urgent

Pour céder le mien à d'autres gens !

Pleure, mon petit, je veux m'entendre

Etre au monde avant que d'être mort, —

Je suis sage, et je vis tant d'attendre

Que quelqu'un se lève sur mon sort.

Que ça vienne... Cette bonne attente

M'accompagne en cette fin d'errance ;

Qu'il est bon, lorsque la fin vous tente,

D'apprécier le jour de sa naissance !

Tu comprends ce que je veux te dire ?

Au travail ! — C'est ça, le vrai salut...

Le discours de l'orateur s'étire

Et la petite enfant ne pleure plus.

Voix juives, Mikhaïl Svetlov, suite.

 1957

Humeurs et échos de novembre 2016

 « C'est donc la prison à vie qu'ont réclamé, jeudi 10 novembre 2016, les procureurs d'Istanbul contre Aslı Erdoğan ! Et l'emprisonnement d'une romancière jusqu'à sa mort, c'est l'assassinat prémédité d'une littérature qui entend rester libre ! », s'exclament les écrivains français Tieri Briet et Ricardo Montserrat qui diffusent et appellent à diffuser une lettre et des textes de la romancière emprisonnée à Istanbul.

« Lisons partout les textes d'Asli Erdogan à voix haute, partageons leur beauté face à un Etat devenu assassin. Jusqu'à la libération d'Aslı Erdoğan ! », lancent-ils. Des textes commencent à être rassemblés et à circuler sur internet. Ils ont vocation à être lus « à diffuser partout dans les théâtres, les librairies, les festivals, les médiathèques... ». Les deux auteurs poursuivent : « Ils appartiennent à tous ceux qui veulent défendre une littérature vivante et impossible à soumettre. Diffusez-les par mail, sur les réseaux sociaux et les blogs, en les affichant sur les murs de nos villes, en les lisant dans les théâtres, les festivals, les Nuit debout, les repas entre amis, partout où vous pourrez ».

Parmi les textes partagés et partageables, cet autoportrait de Asli Erdogan, tel qu'il avait été lu sur France Inter en septembre 2016 : 

 « Je suis née à Istanbul en 1967. J'ai grandi à la campagne, dans un climat de tension et de violence. Le sentiment d'oppression est profondément enraciné en moi.

L'un de mes souvenirs, c'est à quatre ans et demi, lorsqu'est venu chez nous un camion rempli de soldats en armes. Ma mère pleure. Les soldats emmènent mon père. Ils le relâchent, plusieurs heures après, parce qu'ils recherchaient quelqu'un d'autre. Mon père avait été un dirigeant important du principal syndicat étudiant de gauche. Mes parents ont planté en moi leurs idéaux de gauche, mais ils les ont ensuite abandonnés. Mon père est devenu un homme violent. Aujourd'hui il est nationaliste. J'étais une enfant très solitaire qui n'allait pas facilement vers les autres. Très jeune j'ai commencé à lire, sans avoir l'intention d'en faire mon métier. Je passais des journées entières dans les livres. La littérature a été mon premier asile. J'ai écrit un poème, et une petite histoire que ma grand-mère a envoyés à une revue d'Istanbul. Mes textes ont été publiés, mais ça ne m'a pas plus du tout : j'étais bien trop timide pour pouvoir me réjouir.

Plusieurs années plus tard, à 22 ans, j'ai écrit ma première nouvelle, qui m'a valu un prix dans un journal. Je n'ai pas voulu que mon texte soit publié. J'étais alors étudiante en physique. Je suis partie faire des recherches sur les particules de haute énergie au Centre Européen de Recherche Nucléaire de Genève. Je préparais mon diplôme le jour et j'écrivais la nuit. Je buvais et je fumais du haschich pour trouver le sommeil. J'étais terriblement malheureuse. En arrivant à Genève, j'avais pensé naïvement que nous allions discuter d'Einstein, de Higgs et de la formation de l'univers. En fait je me suis retrouvée entourée de gens qui étaient uniquement préoccupés par leur carrière. Nous étions tous considérés comme de potentiels prix Nobel, sur lesquels l'industrie misait des millions de dollars. Nous n'étions pas là pour devenir amis.

C'est là que j'ai écrit "Le Mandarin miraculeux". Au départ j'ai écrit cette nouvelle pour moi seule, sans l'intention de la faire lire aux autres. Elle a finalement été publiée plusieurs années plus tard. Je suis retournée en Turquie, où j'ai rencontré Sokuna dans un bar reggae. Il faisait partie de la première vague d'immigrés africains en Turquie. Très rapidement je suis tombée amoureuse de lui. Ensemble, nous avons vécu tous les problèmes possibles et imaginables. Perquisitions de la police, racisme ordinaire : on se tenait la main dans la rue, les gens nous crachaient dessus, m'insultaient ou essayaient même de nous frapper. La situation des immigrés était alors terrible. La plupart étaient parqués dans un camp, à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Plusieurs fois, j'ai essayé d'alerter le Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU sur leur sort. Mais c'était peine perdue. Je ne faisais que nous mettre davantage en danger Sokuna et moi. Puis Sokuna a été impliqué dans une histoire de drogue et il nous a fallu partir. Des amis m'ont trouvé une place dans une équipe de scientifiques au Brésil, qui travaillaient sur ma spécialité. Je pouvais y terminer mon doctorat, mais Sokuna n'a pas pu me suivre. Il a disparu, un an après.

Je suis restée seule avec mes remords. Rio n'est pas une ville facile à vivre pour les migrants. J'ai alors décidé de renoncer à la physique pour me consacrer à l'écriture. Mais ce n'est qu'à mon retour en Turquie que j'ai écrit La Ville dont "La cape est rouge", dont l'intrigue se passe à Rio. L'héroïne est une étudiante turque, qui se perd dans l'enfer de la ville brésilienne. J'étais étrangère au Brésil, mais aussi étrangère en Turquie. Je ne me sens chez moi que lorsque j'écris.

Vingt ans plus tard, aujourd'hui, je me sens toujours comme une sans-abri. J'aime bien Cracovie, je pourrais y rester encore longtemps, mais je sais bien qu'il faut laisser la place à ceux qui attendent un asile. Il faudra bien que je retourne en Turquie. En attendant, chaque jour, je me dis que dans mon pays tout le monde sait bien que je suis devenue l'écrivaine turque la plus populaire. Tout le monde le sait, mais pourtant tout le monde se tait. C'est sans doute cela, aujourd'hui, l'exil le plus terrible ».


Humeurs et échos de mars 2016

Paroles de Causeuse, troupe Chœur battant 

 « Quand j'étais petite je pensais que la France était tout en haut de l'autre côté du ciel et que moi aussi un jour, j'irai de l'autre côté du ciel. 

J'avais 8 ans, mes parents étaient venus ici en France, et ils m'avaient laissée chez mon oncle et ils m'avaient promis de venir me chercher très vite pour m'emmener en France.

À partir de ce moment là, je comptais les jours jusqu'à mon départ pour la France, et toutes les nuits je rêvais de ma maman, je la voyais descendre une montagne pour venir me chercher. Cela a duré au moins un an. 

Enfin ma maman était là, moi aussi j'allai enfin aller de l'autre côté du ciel.

Je n'avais jamais vu d'avion, on m'avait dit que pour aller en France il fallait prendre l'avion, que l'avion montait dans le ciel »

Belinda DUKI

 

Humeurs et échos de janvier 2016


Ode au rat :

Faut pas jeter au rat la pierre

C'est pas la cause au gras raton

Que y a d'la maladie sur terre

Pas la cause que ça tourne pas rond

 

Cessez de lapider l'rattus

dans l'fond c'est pas un mauvais gars

C'est pas d'sa faute s'il a des puces

Charriant pustules et l'choléra

 

On le dit sale comme un cochon

glouton vorace gras dévorant

crasses et poubelles jusqu'au trognon

se pourléchant même d'excréments

 

C'est juste qu'il a gros appétit

Et qu'un caniveau plein d'jus gras

qu'un tas d'souillures qu'un margouillis

Pas l'boulotter ça y peut pas

 

Le rat c'est l'baron des égouts

l'pacha des rues et des trottoirs

On le vénère un peu partout

Y a qu'par ici qu'on peut pas le voir

 

Pis pour c'qui est d'être répugnant

L'humanité n'est pas en reste

Le rat tue pas pour de l'argent

les hommes zigouillent plus que la peste

 

Alors faut plus le débiner

plus d'mort au rat plus d'chasse à courre

plus de haro sur l'muridé

Faut lui fiche la paix à son tour

Thomas TESSIER

 

Humeurs et échos de décembre 2015


" Nuages "

Dans ce

village à personne

les loques transpercées des palissades

paraissaient à personne.

 

On voyait au-dessus des nuages à personne,

 

et là-bas - des réclames sur l'enfance

d'enfants rachitiques et scythes ;

 

et là, dans le lit, au niveau des yeux,

quelque part à côté des paupières humides

quelqu'un mourait, pleurait,

 

le temps que je comprenne

pour la dernière fois

 

qu'elle était maman

 

Guennadi AÏGUI, 1960

Traduction André Markowicz

Humeurs et échos de juin 2014

"Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.
J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.
[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.
Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.
Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.
Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.
À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées - elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de
« réparer le monde » (Tikkun).
Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël - ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.
Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.
[…]
J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :
Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.
Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.
[…]
A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique."


Judith BUTLER // Lettre ouverte - 27 août 2012

 

Humeurs et échos de janvier 2014

18 octobre 1967

Cher Ginsberg angélique,

Hier soir je vous ai entendu parler de tout ce qui vous passait par la tête à propos de New York et de San Francisco, avec leurs fleurs. Je vous disais quelque chose à propos de l'Italie, qu'on ne trouve de fleurs que dans les forêts. Votre ville est une ville de fous, la mienne est une ville d'idiots. Vous vous rebellez contre la folie avec la folie (en donnant des fleurs même aux policiers) mais comment peut-on se révolter contre l'idiotie ? Telle était la teneur de notre bavardage. Bien meilleure était votre rôle dans nos conversations et je vous ai dit pourquoi : car dans votre révolte contre les assassins de la bourgeoisie patriarcale, vous les forcez à rester derrière leur propre milieu… Conscients de votre position sociale (oui, en Italie nous nous exprimons ainsi) vous êtes de ce fait, forcé d'inventer encore, complètement, jour par jour, mot par mot, votre langage révolutionnaire. Tous les hommes américains sont contraints d'être des inventeurs de mots ! Ici, au contraire nous (même ceux âgés maintenant de seize ans) avons déjà notre langage révolutionnaire avec sa propre éthique derrière. Même les Chinois parlent comme des fonctionnaires. Moi aussi - comme vous le voyez. Je n'ai pas réussi à mêler prose et poésie (comme vous le faites) et je ne parviens jamais à oublier, pas même là tout de suite, que j'ai des obligations linguistiques.

Qui nous a donné - tant jeune que vieux - la langue officielle de la protestation ? Le marxisme, soit la seule veine poétique et le souvenir de la Résistance, qui ravive les pensées du Vietnam et de la Bolivie. Pourquoi je regrette le langage officiel de la protestation que la classe ouvrière, à travers son idéologie bourgeoise, m'a donné ? Car il s'agit d'un langage qui n'oublie jamais l'idée de pouvoir et qui est donc toujours pratique et raisonnable. Mais le pragmatisme et la raison ne sont-ils pas les mêmes dieux qui ont rendu fous et idiots nos pères bourgeois ? Pauvres Wagner et Nietzsche ! Ils ont subis leur propre culpabilité. Et ne parlons pas de Pound ! Il fut selon moi un scrupule… une fonction… la fonction que leur ont donné la société des pères fous et idiots, cultivateurs du pragmatisme et de la raison - pour garder le pouvoir, pour se détruire eux-mêmes ? Rien ne donne un sens, un sentiment de culpabilité plus profond et incurable que de conserver le pouvoir. Est-il incroyable alors que ceux qui détiennent le pouvoir veulent mourir ? Et de ce fait tout le monde - du divin Rimbaud au fondant Kavafy, du sublime Machado au tendre Apollinaire - tous les poètes qui ont lutté contre le monde du pragmatisme et de la raison, n'ont rien fait d'autre que de préparer le terrain comme des prophètes du dieu de la Guerre que la société invoque : un Dieu exterminateur. Hitler en forcené d'un film comique… quand en Amérique - où vos poètes invoquent un second Hitler qui accomplirait ce qui n'a pas réussi la première fois : le suicide du monde - si la non-violence est une arme pour la conquête du pouvoir, cela sera bien pire la seconde fois. Mais, en même temps, renoncer, dans ce même mysticisme prodigieux de la Démocratie de la Nouvelle Gauche, renoncer, sauf à la Sainte Violence, ainsi qu'à l'idée de la conquête du pouvoir de la part du Juste, signifie laisser le pouvoir entre les mains des fascistes qui le détiennent en tous lieux et de tous temps. Si telles sont les questions, je ne saurais comment y répondre. Et vous ?

Je vous embrasse affectueusement sur votre barbe épaisse,

Votre Pier Paolo Pasolini

 

Méditation

Ma génération m'attriste et me dégoûte !
Notre avenir est vide ou vanité;
Sous le poids du savoir et sous le poids du doute,
Nous vieillirons dans notre oisiveté.
Dès le berceau, les erreurs de nos pères
Et leurs regrets tardifs sont nos maigres acquis.
Nos vies sont des chemins connus et sans repères,
Sont des festins avec on ne sait qui.
Sitôt parus, nous plions sans combattre,
Indifférents au mal, au bien -
Face au danger, tremblants, fanfarons ou bellâtres,
Face au pouvoir, plus soumis que des chiens.
Comme un fruit maigre et mûri en avance
Qu'on voit sans grâce et sans saveur :
Seul au milieu des fleurs, il pend et se balance,
Et quand tout brille autour, il meurt.
Nous asséchons nos vies d'une science inféconde,
Chacun, jalousement, chacun au fond de soi
Ses espoirs les plus purs, les voix les plus profondes
Des passions souillées par le manque de foi.
Nous épuisons toutes nos forces vives
À peine effleurons-nous la coupe des plaisirs;
Nous craignons le trop-plein et nos joies sont furtives,
Vidées quand nous croyons nous en saisir.

Les chefs-d'oeuvres de l'art, les songes poétiques
Ne rassasient en rien notre esprit déjà mort;
Un peu de coeur nous reste - une absurde relique -,
Nous cherchons à l'enfouir comme un ladre un trésor.
Notre amour est fortuit, notre haine est fortuite,
Et, la haine ou l'amour, tout nous paraît gratuit,
Et la même froideur bizarre nous habite
Quand le désir bouillonne et nous poursuit.
Le même ennui nous prend aux jeux de nos ancêtres,
À leur stupre bonhomme et grand seigneur -
Et, tristes, torturés, nous courons disparaître
En jetant sur nos pas des yeux railleurs.

Foule empesée qui disparaît sans trace,
Nous passons sur le monde et sombrons dans l'oubli
Sans lancer une idée au front du temps qui passe,
Sans même un travail accompli.
Nos descendants viendront, dans leurs strophes sévères,
Rire de nos tombeaux, juges et citoyens,
Comme les fils bernés se moquent de leur père
Qui a dilapidé leurs biens.


LERMONTOV // 1838 (Trad. André Markowicz)


Humeurs et échos de septembre 2013

Ces révolutionnaires au papier de fiente qui voudraient nous faire croire que faire actuellement un théâtre est (comme si ça en valait la peine, comme si ça pouvait titre à conséquence, les lettres, comme si ce n'était pas ailleurs que nous avons depuis toujours fixé nos vies), ces sales bougres donc voudraient nous faire croire que faire actuellement du théâtre est une tentative contre-révolutionnaire, comme si la Révolution était une idée-tabou et à laquelle il soit depuis toujours interdit de toucher.
Eh bien moi je n'accepte pas d'idée-tabou.

ANTONIN ARTAUD

Humeurs et échos de mars 2013

Claudie : La bite, la bite, la bite, la bite…

Irène : On va leur émincer le machin !

Claudie : Comme ça, ils nous foutront la paix !

Irène : S’ils ne veulent pas nous écouter et bien ça sera tintin !

Claudie : Tintin, madame Blain ?

Irène : Ben oui, on va arrêter de… (elle fait un geste atrophié de ce qui symbolise l'acte sexuel)

 

Claudie : de quoi?

Irène : et bien de... (elle refait le geste avec tout autant de pudeur)

 

Claudie : Oh oui, on va arrêter de… ah oui !!!!

Irène : Oui, le mieux serait de ne plus…accepter de…

Claudie : ...Que quick ! Les laisser à sec !

Irène : Oui ! Ne plus accepter de faire la chose !

Claudie :La grève du sexe !

Irène : Oui c'est ça! Apportons un cheval blanc, coupons-lui les entrailles, arrachons-lui le cœur, suçons-lui le foie et buvons de son sang !

Bijou : Tu dérailles ?

Irène : Ca fera plus solennel !

Claudie : Oui, on va faire un croix de bois, croix de fer ! On va prêter un serment d’abstinence !

Irène : Voilà la solution !

Claudie : C’est ça, faisons la grève du sexe !

Bijou : La grève du sexe! Non mais vous vous entendez ? La grève du sexe!  Vous savez ce que ça veut dire pute de chantier ? ça veut dire menottée à un lit en fer avec 40, 50 ou 60 mecs en file indienne qui vous passent dessus... Vous croyez qu'elle vont la faire la grève du sexe les putes de chantier? Et Maryam, Lova l’africaine, un cul à tomber par terre... elle croyait qu’en France elle allait s’en sortir! Elle est toujours sur le trottoir! ça fait quinze ans! Quinze ans pour rembourser des papiers! Ça prend du temps ! Vous croyez qu’elle va la faire la grève du sexe, Lova ? Et les gonzesses qu’on chope au détour d’une cité, hop une p’tite tournante. Elles vont la faire la grève du sexe ? C’est comme à la télé, celles qu’on brûle avec les cadavres de leurs maris, et ces gamines qu’on viole à tour de bite pour… comment on dit déjà ? La purification ethnique. Ou celles à qui on coud la bouche au fil de fer … C’est ça qu’on fait aux grandes gueules ! Celles à qui ont dit : « non, non, non, il ne te viole pas ! C’est ton mari ! Pense à dieu, laisse-toi faire » ou encore celles qui se font écrabouiller à coup de caillasses…  Vous croyez qu’elles vont la faire la grève du sexe ? Avec tous ces imams, ces curés, ces rabbins, qui nous disent ce qu’on a le droit de faire, ou pas, avec notre corps... et ces gros cons de nantis qui viennent te faire la morale! Ils te demandent de faire des économies, mais eux, ils baisent des putes dans des bains de champagne ! La grève du sexe. Il faut avoir du fric pour y penser. En tous cas, il faut pas être Lova, il faut pas essuyer les bites des gros porcs sur les trottoirs des pays démocratiques. C’est comme les reportages sur la prostitution pour ces bonnes familles. C’est intéressant de voir la misère humaine, quand on est au chaud, avec son p’tit mari et sa paire de chiards. Vous y croyez, vous, à la belle humanité ? Hein Irène ?... Ah, ils peuvent te faire la morale. Claudie, tu crois que c’est en faisant la grève du sexe que tu vas pouvoir garder ton boulot ? Mais allez-y, faire la grève du sexe. C’est une bonne idée. On va plus mourir de faim, ça va nous faire bosser, et moi, je vais reprendre du service. Pour nous, les putes, c’est sacrément une bonne idée !

 

Extrait de "LES BARBUES"

De SYLVIA BAGLI

Librement inspiré d'Aristophane

 


Humeurs et échos de novembre 2012

"Il est dur quand tout nous pousse à dormir, en regardant avec des yeux attachés et conscients, de nous éveiller et de regarder comme en rêve, avec des yeux qui ne savent plus à quoi ils servent, et dont le regard est retourné vers le dedans."

ANTONIN ARTAUD

 

 

Humeurs et échos d'octobre 2012

Le règne animal

L'animal est un être organisé, doué de mouvement et de sensibilité et capable d'ingérer des aliments solides par la bouche, ou à côté de la bouche si c'est du chocolat.

Le règne animal se divise en trois parties :

1/ Les animaux.

2/ L'homme.

3/ Les enfants.

Les animaux sont comme des bêtes. D'où leur nom. Ne possédant pas d'intelligence supérieure, ils passent leur temps à faire des bulles ou à jouer dans l'herbe au lieu d'aller au bureau. Ils mangent n'importe quoi, très souvent par terre. Ils se reproduisent dans les clairières, parfois même place de l'église, avec des zezettes et des foufounettes.

Les animaux ne savent pas qu'ils vont mourrir. C'est pourquoi ils continuent de batifoler quand ils ont 38°6.

L'homme. Remarquons au passage que si l'on dit "les animaux" au pluriel, on dit "l'homme" au singulier. Parce que l'homme est unique. De même, nous dirons que les animaux font des crottes, alors que l'homme sème la merde. L'homme est un être doué d'intelligence. Sans son intelligence, il jouerait dans l'herbe ou ferait des bulles au lieu de penser au printemps dans les embouteillages.

Grâce à son intelligence, l'homme peut  visser des boulons chez Renault jusqu'à soixante-cinq ans sans tirer sur sa laisse. Il arrive aussi, mais moins souvent, que l'homme utilise son intelligence pour donner à l'humanité la possibilité de se détruire en une seconde. On dit alors qu'il est supérieurement intelligent. C'est le cas d'Einstein, qui est malheureusement mort trop tard, ou de M. Sakharov, qui s'est converti dans l'humanisme enfermé, trop tard également.

Les hommes ne mangent pas de la même façon selon qu'ils vivent dans le Nord ou dans le Sud du monde.

Dans le Nord du monde, ils se groupent autour d'une table. Ils mangent des sucres lourds et des animaux gras en s'appelant "cher ami", puis succombent étouffés dans leur graisse en disant "docteur, docteur".

Dans le Sud du monde, ils sucent des cailloux ou des pattes de vautours morts et meurent aussi, tout secs et désolés, et penchés comme les roses qu'on oublie d'arroser.

Pour se reproduire, les hommes se mettent des petites graines dans le derrière en disant : "Ah oui, germaine."

Les enfants, contrairement à l'homme ou aux animaux, ne se reproduisent pas. Pour avoir un bébé, il est nécessaire de croire à cette histoire de petite graine. Malheureusement, les enfants n'y croient pas tellement. À force de voir jouer les animaux dans l'herbe aux heures de bureau, ils s'imaginent, dans leur petite tête pas encore éveillée à l'intelligence, qu'il faut des zezettes et des foufounettes pour faire des bébés.

En réalité, les enfants ne sont ni des hommes ni des animaux. On peut dire qu'ils se situent entre les hommes et les animaux. Observons un homme occupé à donner des coups de ceinture à une petite chienne cocker marrante comme une boule de duvet avec des yeux très émouvants. Si un enfant vient à passer, il se met aussitôt entre l'homme et l'animal. C'est bien ce que je disais.

Ce n'est pas une raison pour nous coller du chocolat sur la figure quand nous écrivons des choses légères pour oublier les vautours.

Quant au mois de Mars, je le dis sans aucune arrière pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver...

PIERRE DESPROGES

Chroniques de la haine ordinaire I & II, 5 mars 1986

 


Humeurs et échos de janvier 2012

Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n'aie pas d'intention. Évite les arrières pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort.  Sois malin, interviens et méprise la victoire. N'observe pas, n'examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond, prends soin de l'espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu'enthousiasmé. Échoue avec tranquilité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d'aucun arbre, d'aucune eau. Entre où tu en  as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n'y a personne, fous toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux. Passe par les villages je te suis.

PETER HANDKE

Par les villages, 1983

 

Humeurs et échos de novembre 2011 

Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil. 
Chio, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil,
Chio, qu'ombrageaient les charmilles, 
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois 
Un choeur dansant de jeunes filles.

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.
Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l'onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tête blonde,

Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n'ont pas subi l'affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d'avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d'Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu'un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l'oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.

 
VICTOR HUGO
 Les Orientales, 1829